« Renseignement économique »

Quand Éric HANSEN m'a demandé d'écrire cet article pour la lettre trimestrielle du SYNFIE je me suis interrogé sur la meilleure approche possible. La solution de facilité aurait sans doute été de me cacher derrière la méthode ou la technique, voire de me concentrer sur les outils, certes aucun risque de déranger, mais j'aurais gommé ce qui fait ma passion pour ce métier : l'Humain !

 

Tiré à part : version PDF

Lien vers la lettre d'information du SYNFIE

 

Ce qui caractérise mon expérience d’analyste c’est l’importance de l’Humain dans un métier qui a vu sa technicité évoluer et sa numérisation galoper depuis trois décennies bientôt que j’y ai fait mes premiers pas.

 

L’Humain tout d’abord par la richesse des rencontres faites, l’Humain ensuite par l’importance prise par le traitement non automatisable des informations collectées, l’Humain encore par le développement des réseaux qui, pour se dématérialiser, n’en sont pas moins un fondement du métier, l’Humain enfin parce que, dans un monde en mutation, c’est par la mobilisation des intelligences que demain pourra s’inventer.

 

C’est donc ce plan que je me propose de suivre pour satisfaire à la demande d’Éric :

  • Les rencontres,

  • L’analyse,

  • Les réseaux,

  • L’intelligence.

 

Les rencontres

Le renseignement, comme l'ensemble des activités de l'entreprise, reste une aventure humaine ! Même si les progrès scientifiques nous permettent d'automatiser, de robotiser, de cobotiser, de numériser, … ce sont des intelligences humaines qui sont derrière ces innovations, ces évolutions, ces mutations … Les choix techniques, comme la manière dont les solutions sont déployées, sont le résultat d'un processus qui a pris naissance dans un ou plusieurs cerveaux.

 

Ce n'est pas nouveau, depuis que le renseignement existe (métier paraît-il aussi vieux que celui de prostituée … première source de confidences … sur l’oreiller) l'objectif de tous les analystes a été de comprendre ce que les cerveaux du camp adverse ont conçu …

 

C'est donc dans ce contexte que nous exerçons encore aujourd'hui nos métiers, ce qui nous oblige à prendre en compte quelques invariants (me semble-t-il) du métier :

 

  • L’importance du temps

Dans un monde sous l'influence du court terme, dans un environnement où la réaction est devenue plus importante que l'action, alors qu'il faut être agile pour être capable de pivoter afin de suivre le mouvement, bref sous la contrainte impérieuse de l'urgence, parler du temps comme d'une variable peut paraître incongru.

 

Pourtant, le temps est une variable de la stratégie, et même une variable d'ajustement ! Alors, rappeler que le renseignement a pour seule justification de sécuriser le déroulement des plans d'actions stratégiques implique de rappeler que sa mission est de donner la capacité aux dirigeants d'anticiper la construction de demain … pour mieux l'inventer ce futur dans lequel nous passerons le reste de notre vie … comme dit Woody ALLEN.

 

C'est cette capacité à projeter aujourd'hui vers demain qui fait que l'analyste sera à la hauteur de sa fonction. C'est parce que demain n'est pas écrit et qu'il est multiple, dépendant des interactions découlant des décisions croisées de l'ensemble des acteurs en présence, que le temps est la principale variable que l'analyste devra apprendre à maîtriser, pour mieux la manipuler …

 

C''est bien cette variable « temps » qui nous contraint à élaborer des scenarii, à apprivoiser l'incertain, à construire en confrontant ses propres convictions avec celles des autres, acceptant de douter pour mieux construire ses convictions sur demain. C'est bien par cette confrontation des idées, des projets, des visions, et donc de l'échange avec les autres, de la rencontre des intelligences, de celles qui sont capables d'échanger, qui recherchent à se perfectionner, à s'améliorer, qui ne sont pas tenantes de Vérités immuables, qu'elles soient révélées ou non, mais ont le plaisir de la découverte des vérités successives, de celles qui permettent de comprendre comment nos environnements se construisent.

 

  • La confiance construite sur le partage des valeurs

Les rencontres sont nombreuses, que ce soit avec les équipes dirigeantes ou nos réseaux d'experts construits au fil du temps ou avec des personnes de passages pour une mission particulière ou un sujet spécifique … chaque fois, il faut bien reconnaître que les échanges sont riches, parfois vifs, toujours courtois en ce qui me concerne.

 

Et puis il y a les figures qui restent, parce que des liens particuliers se sont tissés. Là encore le temps permet de construire la relation, souvent parce que nous partageons des valeurs, valeurs sur la manière de faire nos métiers, dans le respect de la charte d'éthique du SYNFIE par exemple, valeurs construites sur la manière dont nous considérons l'Humain, valeurs sur lesquelles nous construisons nos actions, nos prescriptions, ou sur lesquelles nous nous appuyons pour concevoir les dispositifs (de veille ou d'influence) qui garantissent à nos mandants que nos actions seront conformes à leur attentes … et pas que ...

 

  • La fidélité paye

Privilège de l'âge, je peux témoigner que le temps, encore lui, permet de construire des relations durables qui nous laissent le temps d'approfondir la relation, de passer au-delà de la compétence ou de la spécialité pour laquelle le premier contact a eu lieu pour aller vers la découverte de l'Humain qui est derrière. Des rencontres souvent riches, non au sens du capitaliste moyen qui ramène tout à « l'avoir », mais au sens humain du terme dans sa dimension de « l'être » qui est la seule richesse qui peut se donner sans pour autant se démunir, au contraire, le plus souvent en s'enrichissant réciproquement … Une aventure vous dis-je.

 

L’analyse

Là est le cœur de mon métier, acquérir la capacité à comprendre la manière dont l'environnement dans lequel nous évoluons évolue et se structure, la façon dont demain peut s'écrire, les choix que nous devons ou pouvons faire, les leviers sur lesquels nous pouvons agir pour favoriser tel scénario plutôt qu'un autre, … « comprendre pour agir », maître mot du métier, sacerdoce s'il en est, quête quotidienne, qui ne peut se poursuivre qu'en comprenant la manière dont les actions des humains en présence s'interpénètrent, dont les volontés des uns imposent aux autres leurs visions, dont la nature humaine se dévoile dans toute sa générosité, mais également, et plus souvent que nécessaire, dans toute sa noirceur … Là encore aventure humaine.

 

  • La valeur n’est plus dans l’accès à l’information mais dans la capacité à l’utiliser

Curieux monde que celui-ci où l'outil semble focaliser toutes les attentions au détriment de l'objectif, le comment remplaçant le pourquoi, l'automatisme rassurant plus que l'intelligence, … Cette croyance nouvelle qui semble fortement partagée que l'accès à l'information fait tout, que les outils vont permettre de tout contrôler, y compris l'incontrôlable. Dans cette dictature de l'outil. Nécessité de se souvenir que tout ça est le résultat du travail de cerveaux humains. Porter son attention sur la manière dont ces cerveaux ont construit ces outils. Pratique qui permet de comprendre la manière dont le déploiement, l'utilisation, de ces outils vont contraindre le futur … fonctionnement qui confère au dirigeant ou au responsable qui s'y adonne la capacité à infléchir son environnement en sa faveur …

 

Quand tout le monde peut avoir accès à l'information, celle-ci n'a plus de valeur intrinsèque, c'est la capacité à l'utiliser qui fait la différence, c'est l'analyse, le jus de cerveau, qui permet d'avoir le coup d'avance qui permettra de gagner les batailles.

 

  • L’obligation d’utiliser son cerveau

Dans un environnement où les médias ont pour finalité de livrer du temps de cerveau disponible aux publicitaires, avoir garder le muscle que nous avons entre les oreilles fonctionnel constitue, à n'en pas douter, un Facteur Clé de Succès !

 

Prévenez les enfants, vos amis, vos familles, votre entourage, dans un monde qui se virtualise, se mondialise, s'automatise, se médiatise, … et voudrait pouvoir se résumer en 140 et quelques caractères, prévenez-les que les principaux outils qu'ils doivent mettre dans la trousse de survie indispensable aujourd'hui s'appellent « culture générale », « éducation », « esprit critique », « zététique », …

 

Je sais, la tache est ardue, mais elle en vaut la peine ! C'est bien un signe que l'humain doit être remis au centre de nos préoccupations.

 

  • L’importance de l’esprit critique

Je suis étonné d'entendre régulièrement dans la bouche d'une grande majorité de personnes que les jeunes générations, celles que l'on étiquette avec une lettre, de préférence prise à la fin de l'alphabet (comme ci après eux il n'y avait plus rien?), d'entendre que, telle la génération spontanée, qu'ils et elles sauront mieux que ceux qui les ont précédés utiliser tous ces outils modernes et numériques … Je m'interroge sur cette démission collective qui ouvre une voie royale à … un monde tout ce qu'il y a de meilleur selon Aldous Huxley … mais sous contrôle de puissances privées plutôt que de dictateurs « publics ».

 

Personnellement, lorsque je suis né, il y avait déjà des voitures, pourtant il m'a fallu passer un permis pour les conduire. Par quel miracle, le fait d'être né après l'apparition de la numérisation, conférerai à cette génération la capacité à savoir l'utiliser ? La capacité à développer un rapport critique à l'information, au sens scientifique du terme (on dit « zététique »), cette information qui est maintenant dupliquée et diffusée sans filtre, cette capacité à trier, valider, vérifier, recouper, mettre en perspective … autant d'actions qui sont le B.A.BA de mon métier, ne constitue-t-elle pas le minimum que nous devons transmettre ? La question reste ouverte.

 

  • La place prise par la méthode

Devant le développement des automatismes pour traiter l'information, alors que la technique et les outils semblent faciliter notre travail, la période doit nous contraindre à redoubler d'attention ! Tous ces traitements et les résultats qui en découlent, formatés par des algorithmes, ne doivent pas endormir notre vigilance. Ils sont le résultat de traitements faits par des « machines » conçues par des humains et sont donc le reflet des humains qui les ont conçus, image de leur volonté de contribuer à la construction du monde de main … mais le monde dont ils rêvent et pour lequel ils agissent est-il le même que celui que nous voulons laisser à nos enfants ?

 

Voilà l'interrogation de base qui fonde le travail de l'analyste ! Et le seul moyen d'y répondre est d'être rigoureux sur la méthode ! Sans tomber dans la paranoïa, il est indispensable de s'assurer que les conséquences des interactions entre les facteurs et acteurs moteurs que nous surveillons laissent une place au futur que nos commanditaires souhaitent construire.

 

  • La peur de passer à coté, de rater quelque chose, La dictature de l’urgence, l’immédiateté comme unique objectif

La primauté des outils sur tout le reste, la contrainte du court terme, l'impératif de l'immédiateté, la pression de l'urgence, autant d'éléments qui nous imposent de prendre du recul pour comprendre … injonction contradictoire s'il en est ! Vous avez le sentiment de devoir répondre quasi instantanément à la question, mais construire une réponse pertinente demande du temps ! Et comme tout défile à une vitesse « grand V » autour de vous, la crainte que le temps passé à prendre le recul nécessaire à la réponse vous fasse passer à coté d'une information importante … ce qui vous empêche de vous concentrer sur le travail … Cercle vicieux des temps modernes ...

 

Voilà bien la maladie de l'époque, marque d'un manque de confiance dans sa propre capacité à raisonner, croyance que l'algorithme pourra faire mieux, mettre sa confiance dans l'outil plutôt que dans l'humain ? Voilà le monde vers lequel nous nous dirigeons ? A moins que, comme depuis la nuit des temps, une « élite » décide pendant que la masse est entretenue dans des croyances qui permettent de gouverner ?

 

Est-ce qu'un analyste d'aujourd'hui peut faire l'économie de trouver une réponse à cette question pour faire son travail en professionnel ?

 

Les réseaux

Bien sûr, par les temps qui courent, quand on parle de réseaux ce sont ceux dits « virtuels » qui viennent à l'esprit de votre interlocuteur. Si personne ne peut nier l'importance qu'il ont pris en si peu de temps, limiter la réflexion à ce seul champ serait prendre le risque de passer à coté du principal !

 

  • Quand le virtuel rend le réel indispensable

Les récentes évolutions autour de la numérisation de la société montre que le monde numérique ne peut faire l'impasse sur le monde « physique ». Faites en sorte que les gens puissent échanger sans avoir ni à se voir, ni à se déplacer, ni … et ils vont réinventer des lieux pour se rencontrer, se côtoyer, se toucher, … Des tiers-lieux en quelque sorte ...

 

L'Humain est un animal sociable, il a besoin de son clan, de sa tribu, de son groupe, … il peut faire partie de plusieurs tribus, de plusieurs clans, de nombreux groupes, … Il pourra échanger à distance … Mais l'instinct grégaire le contraindra à revenir au contact Physique ! Et il utilisera les réseaux virtuels pour se retrouver, se regrouper, former clan, … pouvant aller (pour faire actuel) jusqu'à passer la « nuit debout » ! Diviser pour mieux régner est un vieil adage qui fonctionne encore souvent, mais quand les choses le nécessitent, le groupe reprends ses droits …

 

Alors, contrairement à une idée répandue, dans le monde du renseignement les réseaux sont avant tout bien « réels », même si les contacts peuvent être numériques pour une part, dès que les sujets deviennent importants, rien ne vaut une bonne rencontre, bien réelle, pour échanger entre quatre yeux des informations que l'on ne voudrait pas voir tomber dans n'importe quelle oreille … Et ces réseaux sont construits sur la durée, parce qu'une source doit être évaluée, protégée, aucune loi n'y changera rien, c'est une vielle habitude … un réflexe qui garantit la survie de chacun ...

 

  • Les expertises évoluent mais l'Humain reste

Bien sur, ces réseaux d'experts que nous utilisons pour exercer notre métier sont vivants, ils évoluent avec le temps. Parce que certains vont ailleurs, parce que de nouvelles compétences doivent être mobilisées, ou pour remplacer une indisponibilité ponctuelle ou non, … autant de situations où nous nous voyons contraints de faire appel à de nouveaux experts.

 

C'est la marque que notre monde évolue, mute, se modifie … et que nous nous adaptons à ces changements. Là encore, l'aventure humaine est au rendez-vous. Pourquoi faire confiance à untel ou à unetelle plutôt qu'à celui-ci ou à celle-ci ? Qu'est-ce qui fait que nous « sentons » ou non quelqu'un ou quelqu'une ? Qu'est-ce qui fait qu'on a plaisir à travailler avec l'une et moins avec l'autre ?

 

Encore une fois le temps fera le tri et nos réseaux d'experts sont constitués par de la compétence … mais pas que.

 

  • Construire pour le long terme

Le métier d'analyste a une caractéristique qui est commune à nombre d'activités « artisanales » : la composante « heuristique » est prégnante ! Cela implique que le temps permet non seulement d'améliorer la maîtrise des méthodes, techniques et outils du métier, mais que l'expérience, la capacité à expliquer les écarts passés, la capacité à travailler avec un nombre de variables plus important, la compréhension des interactions et de leurs conséquences, la diversité des environnements étudiés, … autant d'éléments qui assurent le développement de l'expertise.

 

Cette expérience, dans un monde qui, encore une fois, est sous pression de l’instantanéité, demande du temps, de la patience, du travail à la « Pénélope » … remettre l'ouvrage sur le métier, reprendre d'anciennes analyses pour en comprendre les limites, pour rechercher comment nous aurions pu être plus pertinents, pour repérer les signaux faibles à coté desquels nous sommes passés et ceux qui n'en étaient pas …

 

Comme pour le reste la quête peux s'exprimer en trois mots : « comprendre pour agir », trois mots qui pour moi constituent la meilleure définition de ce que l'on appelle « Intelligence économique » depuis le « rapport Martres ».

 

L’intelligence

Voilà un mot « valise » dans lequel on peux tout mettre ! Il suffit d'observer un peu ce qui se passe autour de nous ! Tout devient « intelligent » ! Les réseaux, les villes, les téléphones, la mobilité, … confusion facile … comme la transition toute trouvée pour me servir de conclusion.

 

Confusion entretenue par les mauvaises traductions de termes anglo-saxons pour la plupart !

 

Ce qui est « smart » (sympa, agréable, …) devient comme par magie « intelligent » comme pour notifier à tous que nous n'avons plus à nous préoccuper du sujet … la chose est entendue puisqu'elle est intelligente ! Pourquoi vous en faire ? Dormez braves gens !

 

Quant à la notion d'« intelligence » anglaise (comme dans « intelligence services », « business intelligence » ou « compétitive intelligence ») qui signifie « renseignement », là, nous oublions de le traduire pour ne pas effrayer le quidam …

 

Comment voulez-vous que le commun des mortels s'y retrouve ? Les mots sont vidés de leur sens, effet de la contagion liée au développement de la Xyloglossie (de Xylo = bois et Glossie = langue) ? La première intelligence dont nous pourrions faire preuve, collectivement, pourrait être de redonner aux mots leur sens … Revenir aux sources, reprendre notre dictionnaire … voyez, que dit le LAROUSSE… Quand je vous dis que la meilleure définition de nos métiers peut s'exprimer en trois mots :

 

« comprendre pour agir »